Jany Masegosa :
quarante ans à faire vivre les livres
Depuis le 17 décembre 1985, Jany Masegosa est au service des bibliothèques du réseau d'Agglopolys. Entre anecdotes savoureuses, engagements et malice assumée, portrait d'une professionnelle qui a traversé quatre décennies sans jamais perdre sa curiosité.
RETOUR AU CHÂTEAU, LÀ OÙ TOUT A COMMENCÉ
Il y a quelques jours, Jany Masegosa a poussé une nouvelle fois les portes du Château de Blois. Non pas pour emprunter un livre, mais pour retrouver les lieux où tout a commencé. Guidée par Bastien Lopez, conservateur du château, elle a parcouru les anciennes salles qui abritaient autrefois la bibliothèque municipale — aujourd'hui reconverties en réserves pour le fonds de peinture et les collections du château.
Les souvenirs ont jailli aussitôt. L'émotion aussi. « C'est étrange de revoir ces pièces. On les reconnaît et en même temps, elles ont une autre vie maintenant. » Jany évoque avec chaleur le cadre de travail de l'époque, la belle harmonie qui régnait avec les équipes du château, cette cohabitation improbable entre bibliothécaires et gardiens de patrimoine, dans un décor digne d'un roman du XIXᵉ siècle.
Jany Masegosa au Château de Blois, dans les salles aujourd'hui reconverties en réserves pour le fonds de peinture et les collections du château.
Parquet grinçant, échelles branlantes, livres classés à la main sur des fiches cartonnées. « On grimpait sur les échelles pour attraper les bouquins tout en haut. Parfois, l'échelle reculait d'un coup. On poussait des cris, mais personne n'est jamais tombé, ça m'a toujours étonné. »
Et puis il y avait Hortense. Pas une collègue, mais une chauve-souris qui habitait les combles mal isolés et traversait parfois la salle sous le nez des bibliothécaires. Dans ce lieu hors du temps, pas d'ordinateur : chaque lecteur avait un numéro de fiche, et les lettres de rappel se rédigeaient à la main. Une époque révolue, mais que Jany évoque avec une tendresse intacte.
Un remplacement de quelques mois
Car c'est ici que tout a commencé, un mardi de décembre 1985, pour remplacer une collègue en congé maternité. Jany ne devait rester que quelques mois. Quarante ans plus tard, elle est toujours là. « La personne que je remplaçais a décidé de faire autre chose de sa vie. On m'a proposé le poste. Et voilà, ça fait 40 ans ! »
Rien ne la destinait pourtant à ce métier : elle voulait être professeure d'histoire, fréquentait déjà le bibliobus aux Cornillettes, et c'est là que des bibliothécaires lui soufflèrent l'idée. « Quelqu'un m'a dit : ce serait bien pour toi, toi qui aimes lire, toi qui aimes le contact avec le public. Je me suis dit, en attendant autre chose, pourquoi pas. »
LE TOURNANT
Jany Masegosa devant l'établissement ouvert en 1997.
Le passage à la bibliothèque Abbé-Grégoire en 1997 marque un tournant. Un an de préparation intense : tri des collections, recotation complète des ouvrages, couverture des livres envoyés à la maison d'arrêt faute de moyens internes. Jany coordonne une partie du chantier durant l'été, alors que ses collègues partent en vacances, gérant les stagiaires, réglant les petits conflits, veillant à l'avancement. Le jour de l'ouverture officielle, ironie du sort, elle n'est pas là — témoin à un mariage qu'elle a âprement négocié malgré l'opposition de sa hiérarchie.
Catégorie C à ses débuts, elle passe les concours et devient assistante qualifiée en 1999, franchissant un cap salarial dont elle se souvient avec humour : « J'allais enfin toucher 10 000 francs. L'année où j'y arrive, on passe à l'euro ! Mon rêve s'est envolé. »
Au plus près des publics fragiles
Au-delà des classifications et des statistiques, Jany s'investit dans des projets qui révèlent sa profonde sensibilité aux publics fragiles.
- Elle initie et développe le portage à domicile pendant dix ans, allant à la rencontre des personnes âgées ou à mobilité réduite, et assure pendant dix autres années le portage en prison, une expérience humainement intense. « Je m'attachais aux détenus. À un moment, je me suis dit : si tu t'investis trop, ça ne va pas aller. »
- Passionnée par l'accessibilité, elle suit plusieurs formations en langue des signes — une discipline qu'elle pratique encore aujourd'hui avec les usagers sourds, fière de pouvoir signer « réabonnement » ou « bibliothèque » dans leur langue — et accompagne avec conviction la tentative de mise en place d'un clavier informatique en braille destiné aux personnes malvoyantes, en lien avec l'association Valentin Haüy.
- Pionnière du désherbage, elle suggère dès l'ouverture d'Abbé-Grégoire d'organiser des ventes de livres au profit d'associations, une idée qui mettra du temps à s'imposer mais deviendra une pratique régulière du réseau.
LE LIEN HUMAIN AVANT TOUT
Ce qui traverse toute sa carrière, c'est l'importance du lien humain. « (...) l'avantage de ne pas avoir que des automates (automatise le prêt et le retour des documents), c'est qu'on peut discuter avec les gens. Si un jour ça disparaît, je serai malheureuse. »
Elle raconte avec émotion ces moments d'échange autour d'un DVD, d'un roman, d'une suggestion. « Une fois, un gamin m'a vue en train de faire mes courses. Il dit à sa maman : "Maman, c'est la dame de la bibliothèque !" Oui, ça mange aussi, les bibliothécaires. »
Membre d'un club de Questions pour un champion, elle participe régulièrement à des challenges entre sections locales. Parmi les anecdotes marquantes, elle garde un souvenir savoureux de la visite du Dalaï-Lama à Blois dans les années 1990 : « Ils ont fermé la bibliothèque pendant les discours. Nous, on était coincés à l'étage avec les lecteurs. Jack Lang commençait son discours et, boum, l'angélus sonne à midi. Il était décomposé, le Dalaï-Lama mort de rire, nous aussi ! »
Jany Masegosa à la bibliothèque, entre les rayonnages de DVD.
Côté cinéma, Jany a ses préférences bien arrêtées, et quand on lui demande si elle a des admirations particulières, elle ne cache pas son faible pour Robert Redford. « Ah, Robert Redford... » dit-elle avec un sourire complice qui en dit long. Mais au-delà des acteurs hollywoodiens, ses passions sont multiples : les voyages, l'histoire, les langues — elle parle couramment espagnol et s'améliore en italien.
ET APRÈS ?
Officiellement à la retraite le 1er janvier 2027, elle envisage de partir dès novembre 2026. Ses plans ? Se reposer, retourner en Espagne et en Italie sur les traces de ses ancêtres, reprendre des études d'histoire en candidate libre, continuer Questions pour un champion.
« Je ne sais pas encore exactement ce que je ferai, mais une chose est sûre : je ne m'ennuierai pas. »